[Chronique] Qui a peur de la mort ?, de Nnedi Okorafor

Qui a peur de la mort
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« Les gens craignent l’inconnu. Quelle meilleure manière de débarrasser quelqu’un de la peur de sa mort que de la lui montrer ? »


 
qui a peur de la mort
Qui a peur de la mort ?
Autrice
: Nnedi Okorafor
Traduction : Laurent Philibert-Caillat
Illustration : Travis Davids
Éditeurs : ActuSF / Le Livre de Poche
Genre : Science-fiction
Date de parution originale : 5 octobre 2017
Nombre de pages : 550
Prix : 16 € (broché) / 8,90 € (poche)
Synopsis
Afrique, après l’apocalypse. Le monde a changé de bien des façons, mais il est une région où les génocides intertribaux continuent d’ensanglanter la terre.
Une femme survit à l’anéantissement de son village et au viol commis par un général ennemi. Elle erre dans le désert dans l’espoir d’y mourir, mais donne naissance à une petite fille dont la peau et les cheveux ont la couleur du sable.
Persuadée que son enfant est différente, extraordinaire, elle la nomme « Onyesonwu », ce qui signifie, dans une langue ancienne : « Qui a peur de la mort ? »
À mesure qu’Onye grandit, elle comprend peu à peu qu’elle porte les stigmates physiques et sociaux de sa violente conception. Des pouvoirs magiques aussi insolites que remarquables commencent à se manifester chez elle alors qu’elle est encore enfant. Sa destinée mystique et sa nature rebelle la poussent à quitter son foyer pour se lancer dans un voyage qui la forcera à affronter sa nature, la tradition, l’histoire, l’amour, les mystères spirituels de sa culture, et à apprendre enfin pourquoi elle a reçu le nom qu’elle porte.

MON avis

Je tiens tout d’abord à remercier les éditions ActuSF pour l’envoi de ce service presse. Nnedi Okorafor a été mise en avant tout au long du mois de janvier notamment par la sortie d’un ouvrage inédit Binti. Pour ma part, j’ai décidé de découvrir l’autrice par son texte sûrement le plus connu : Qui a peur de la mort ?.

On sait peu de choses sur l’univers de Qui a peur de la mort ?. Le roman oscille entre science-fiction et fantastique et se situe d’après le résumé dans une Afrique post-apocalyptique. Si aucune apocalypse n’est mentionnée dans le récit, on comprend qu’il se situe dans un futur lointain puisque des carcasses d’appareils électroniques (ordinateurs, téléphones…) sont retrouvées, mais les mœurs semblent être en même temps assez archaïques. Il faut se contenter de ce peu d’explications et d’une absence de contexte temporel pour se plonger dans ce récit. C’est déroutant au départ, mais finalement ça ne dessert absolument pas le propos qui est même d’autant plus mis en avant. En fait, plus que le contexte, c’est la mythologie africaine qui fait le cœur de ce récit et toute son originalité. Entre traditions plus ou moins archaïques, religion, mysticisme et magie qui s’intègre de manière parfaitement cohérente dans tout ça, on découvre grâce à ce roman une culture bien trop peu mise en avant dans la littérature et qui semble pourtant avoir tant de chose à nous apprendre. Un roman qui nous offre donc un univers très riche, pas forcément évident à aborder et dont les contours peuvent rester encore assez flous puisqu’on nous emmène sur des chemins difficiles à visualiser et sur lesquels on ne souhaiterait pas forcément s’aventurer. 

Le grand talent de Nnedi Okorafor a été de rendre ce roman totalement percutant. Dans son univers, dans les thèmes qu’elle aborde, l’autrice nous livre un roman engagé, un de ces romans dont la lecture nous marque indubitablement. Les premiers chapitres du roman sont particulièrement difficiles, l’autrice ne nous ménage pas et nous plonge directement au cœur de l’horreur de la guerre. Cependant, rien n’est gratuit dans cette violence, et l’autrice sait l’utiliser à bon escient. Outre les violences physiques que subissent les personnages, c’est surtout la haine et la colère qui portent ce récit. Le personnage principal, Onyesonwu, porte excellemment la voie de cette colère en la rendant très juste et réaliste. La jeune fille, née d’un viol, porte par la couleur de sa peau la honte qu’a subi sa famille. Elle est rejetée, humiliée et est d’autant plus méprisée à cause de son statut de femme. En plus de mettre en avant la violence de la guerre, l’autrice dénonce, grâce à ce personnage, toutes la pression et les violences sociales faites aux femmes. Finalement, même si l’univers est éloigné de ce qu’on connaît et dans un futur plus ou moins lointain, l’autrice montre bien que les hommes eux ne sont pas différents. Ils continuent toujours de rejeter la différence et finalement, comme le montre de manière si juste l’autrice, il y a toujours de oppresseurs et des opprimés qui eux-mêmes deviennent les oppresseurs d’autres personnages par la non-acceptation des différences.  Un texte donc très fort par les thèmes qui y sont abordés toujours de manière très juste. Des thèmes qui amènent forcément des scènes difficiles voire dérangeantes, mais qui font réfléchir et ne sont jamais gratuites. 

L’écriture de Nnedi Okorafor est très fluide et agréable à lire. Elle n’est pas trop sophistiquée et sert donc très bien son propos sans le masquer. Si la mythologie abordée est originale, l’intrigue quant à elle reste assez classique, et sera peut-être trop classique pour certains. J’ai regretté quelques moments un peu répétitifs et des longueurs un peu trop présentes notamment dans la troisième partie dans laquelle l’intrigue stagne en tombant un peu trop dans le mysticisme. Il faut quand même de la persévérance pour parvenir à la fin du roman. La fin quant à elle est par contre très rapide et tout est finalement résolu un peu trop vite à mon goût et sans énormément de suspense, puisqu’on sait rapidement où le récit nous emmène. L’intrigue en elle-même n’est donc pas forcément le point fort de ce livre, mais elle est heureusement portée par de très bons personnages tous réalistes et ayant des problématiques différentes. Les voix féminines présentent une très belle diversité et montrent l’importance de l’émancipation dans une société patriarcale où les femmes ne sont pas beaucoup plus que des objets. Les personnages masculins sont plus sombres et cruels. Ils représentent surtout la figure de l’oppresseur avec en tête le père d’Onyesonwu, la figure ultime du mal. L’autrice contrebalance quand même cela grâce à deux personnages masculins déterminants dans la vie d’Onyesonwu, son père adoptif et Mwita qui est en quelque sorte son double masculin. Ces personnages apportent de l’espoir dans un monde si sombre et la possibilité de trouver des hommes qui acceptent les différences. Le personnage de Mwita est plus complexe et particulièrement intéressant. Il est profondément dévoué à Onyesonwu, mais il est également difficile pour lui de voir une femme réussir là où il a échoué. C’est un personnage à plusieurs facettes, qui illustre bien tout le travail réalisé par l’autrice pour construire des personnages gris les plus crédibles possibles. 

Même si l’intrigue est parfois un peu en-dessous, Qui a peur de la mort ?, est un roman poignant à lire pour les thématiques qu’il aborde et pour la mythologie africaine trop peu souvent mise en avant. 


Conclusion


Qui a peur de la mort ? est un roman déroutant, car l’auteur nous emmène dans un monde dans lequel on a très peu de repères. Le thème de la mythologie africaine est extrêmement intéressant et fait toute l’originalité du récit. L’aspect fantastique s’intègre parfaitement dans l’intrigue qui nous mène vers des frontières dépassant tout ce qu’on peut imaginer. Si l’intrigue est un peu classique et traîne parfois en longueur, elle est portée par des personnages très forts et abordent avec beaucoup de justesse des thématiques importantes. L’horreur de la guerre, le rejet des différences ou encore les violences sociales faites aux femmes sont ainsi abordés dans un récit forcément dur, mais dans lequel la violence n’est jamais gratuite. 

bonne lecture

 

6 réflexions sur “[Chronique] Qui a peur de la mort ?, de Nnedi Okorafor

  1. Souffleuse de mots 5 février 2020 / 7 h 05 min

    La couverture d’Actu SF a quelque chose d’effrayant… 😳 Mais il a l’air drôlement bien !!

    Aimé par 1 personne

  2. OmbreBones 5 février 2020 / 10 h 15 min

    Je suis en train de lire Kabu Kabu et j’adore ! Je comptais lire celui ci aussi mais ta chronique me fait hésiter car j’ai ressenti quelques longueurs aussi dans Binti. Par contre elle gère très bien le genre court je trouve !

    Aimé par 1 personne

    • Sometimes a book 5 février 2020 / 18 h 34 min

      Oui elle maîtrise peut-être plus les formats courts, mais je pense que Qui a peur de la mort vaut quand même le coup d’être découvert !

      Aimé par 1 personne

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